Le sculpteur de Neuilly en Sancerre convoite toujours les galets. Il modèle même la terre à leur image. Pour une fois, Pierre Jaggi n’est pas allé pêcher des galets dans le lit des torrents de sa Suisse natale. « Je pars avec un sac à dos et je fais ma récolte » explique l’artiste, qui a vadrouillé naguère en Afrique et en Amérique du Sud. La plastique on ne peut plus pure de la pierre polie par l’eau reste au cœur de sa démarche esthétique.
Mais comment ne pas trahir la roche, tout en manifestant une certaine connivence avec les camarades céramistes, qui lui confient le centre d’exposition jusqu’en septembre ?
Le Sculpteur a lancé une vertigineuse passerelle au-dessus des lois géologiques : depuis un an et demi, il modèle des pièces en grès. Des caméléons sans raccords, qui jouent sur la confusion avec la pierre. L’argile extrait prés de sa maison de Policet, à Neuilly en Sancerre, a brillamment passé l’épreuve du feu, dans des fours primitifs ou dans ceux des amis. Enfourné notamment dans le brasier géant de la cuisson historique de Saint-Amand- en-Puisaye.
Les flammes et les engobes se sont prises au jeu jusqu’à reproduire moult facéties minérales. Des rayures de porcelaine blanche tranchent parfois dans ce minimalisme assumé.
Ultimes provocations : une installation de galets modelés en terre crue ! Ou encore des plantes qui poussent dans une pierre : un rêve contre nature, que le sculpteur a pu concrétiser grâce au grès.
Digression picturale, avec des compositions à partir de chiffons d’atelier : Pierre Jaggi révèle la force de l’empreinte de la terre pigmentée d’ocres dans la fibre textile.
Installé depuis quinze ans en pays potier, le Genevois continue d’aller à l’essentiel, en assemblant savamment des matériaux élémentaires. Il capture quelques beaux spécimens de galets, éternels objets de sa convoitise, dans des sculptures monumentales, aux ossatures de bois ou de métal. Une quête parfois déroutante, mais qui ménage toujours la limpidité expressive du matériau brut. Pour une inspiration toujours ressourcée dans la fraîcheur des torrents. Voilà de coupables, mais éclatants… « jaggissements ».
Julien Rapegno

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